La robotique va vivre son “moment GPT”
Le même basculement est en train d’arriver
Nous avons tous vécu le « moment GPT ». En quelques mois, l’IA générative a profondément transformé notre rapport à la connaissance, au travail intellectuel et à la création de valeur.
L’accès à l’information est devenu quasi instantané. L’interaction en langage naturel s’est imposée. Des tâches complexes ont été automatisées. De nouveaux usages, métiers et modèles économiques ont émergé.
Ce basculement ne concerne pas uniquement le monde du numérique.

La robotique est en train de vivre exactement la même transition.
Dans les prochaines années, elle va passer d’une robotique spécialisée, rigide et coûteuse à une robotique généraliste, adaptable et scalable, capable d’apprendre, de raisonner et d’agir dans le monde réel.
Le constat aujourd’hui : une robotique performante, mais fragmentée
Aujourd’hui, la robotique industrielle fonctionne. Et elle fonctionne même très bien… dans des périmètres étroits et fortement contrôlés.
Les systèmes actuels reposent sur des chaînes rigides Perception → Planning → Control, soigneusement programmées et optimisées pour une tâche précise. Vision par ordinateur, trajectoires codées à la main, réglages physiques spécifiques : chaque robot est pensé comme un système sur-mesure.
Cette approche permet d’atteindre des performances impressionnantes, mais au prix d’une complexité structurelle élevée. À la moindre variation, un nouvel objet, un changement d’éclairage, une modification du process, il faut reprogrammer, retester, requalifier.
Résultat : la robotique excelle localement, mais peine à passer à l’échelle.


La Chine illustre bien à la fois la puissance et les limites du modèle actuel.
- En 2024, plus de 2 millions de robots industriels y étaient en activité, représentant plus de 50 % des nouvelles installations mondiales
- Certaines usines se rapprochent du modèle de “dark factory”. Chez Foxconn (Kunshan), des lignes de production ont remplacé plus de 60 000 opérateurs par des robots, dans des environnements ultra standardisés
- Dans le secteur minier, la Chine déploie déjà des flottes de camions autonomes dans des mines à ciel ouvert, améliorant sécurité et productivité
Ces exemples montrent ce qu’il est possible de faire avec des investissements massifs et des environnements parfaitement maîtrisés. Ils montrent aussi les limites du modèle : rigidité, coûts élevés, faible capacité d’adaptation. La robotique industrielle a atteint un plafond technologique et économique. Aller plus loin ne consiste plus à optimiser l’existant, mais à changer de paradigme.
Pourquoi tout va changer : les world models
Ce qui a transformé l’IA avec GPT n’est pas uniquement la puissance de calcul. C’est un changement radical de logique d’apprentissage.
Les modèles sont devenus :
- généralistes,
- entraînés à grande échelle,
- multimodaux,
- capables de raisonnement et de généralisation.
La robotique est en train d’adopter exactement cette approche, avec une dimension supplémentaire : l’action physique.
On ne parle plus seulement de modèles qui comprennent du texte ou des images.
On parle de systèmes capables de comprendre le monde réel : les objets, la gravité, l’équilibre, le mouvement, les interactions, les contraintes physiques et la causalité.
C’est le principe des world models.

Qu’est-ce qu’un world model ?
Un world model est un modèle capable de :
– percevoir un environnement (vision, espace, objets),
– anticiper ce qui va se produire,
– relier perception, raisonnement et action.
Autrement dit, le robot ne se contente plus d’exécuter une instruction. Il comprend le monde dans lequel il agit. Le parallèle avec ChatGPT est frappant. De la même manière que les modèles de langage compressent des milliards de textes pour apprendre le raisonnement humain, les world models compressent des images, des trajectoires et des interactions physiques pour apprendre à agir dans le monde réel.
La différence clé ? On ajoute l’action physique.
La clé invisible du basculement : la simulation à grande échelle
Former des robots dans le monde réel est lent, coûteux et risqué. Former des robots dans des mondes simulés change complètement la donne.
Dans ces environnements virtuels, des millions de scénarios peuvent être exécutés en parallèle, les robots peuvent échouer sans conséquence, chaque interaction devient une donnée d’apprentissage.
Ils apprennent à saisir des objets variés, à gérer l’équilibre, à coordonner plusieurs actions, à s’adapter à des environnements inconnus.
Exactement comme les modèles de langage ont appris le monde via le texte, les robots apprennent le monde via la simulation. Une fois transférées dans le monde réel, ces compétences deviennent immédiatement exploitables.
Ce que cela change concrètement pour l’industrie
Le changement n’est pas seulement technique. Il est stratégique. On passe : de robots spécialisés à des robots adaptatifs, de projets longs et rigides à des capacités réutilisables, de la programmation à l’apprentissage. Pour les décideurs industriels, cela signifie :
- plus de flexibilité : un robot peut changer de tâche sans être reprogrammé de zéro,
- moins de coûts marginaux : un nouveau cas d’usage ne repart pas de zéro,
- un meilleur ROI : la valeur vient de la généralisation,
- une meilleure acceptation humaine : des robots capables d’opérer dans des environnements conçus pour l’homme.
Un nécessaire retour à la réalité
Un point de lucidité reste essentiel. Les world models ne rendent pas la robotique magique. Le matériel reste critique : capteurs, préhenseurs, sécurité, latence. Le passage du virtuel au réel (sim-to-real) exige toujours des phases de test rigoureuses.
Et l’histoire récente nous rappelle que l’autonomie est un problème complexe, souvent surestimé à court terme. Mais la trajectoire est claire : les fondations technologiques sont enfin alignées.
La robotique entre dans son ère “GPT”
La robotique n’est pas en train d’évoluer. Elle est en train de changer de nature. Comme ChatGPT a transformé notre rapport au savoir et au travail intellectuel, les world models vont transformer notre rapport au monde physique automatisé.
- moins de robots programmés.
- Plus de systèmes capables de comprendre, d’apprendre et d’agir.
Pour les entreprises industrielles, le “moment GPT” de la robotique n’est pas une promesse futuriste.
C’est la prochaine grande vague de compétitivité, d’agilité et de création de valeur.
Parlons-en ensemble !



